Des dons et des femmes

Débats et controverses 5 février 2018

Annette B. Weiner, Inalienable Possessions.
The Paradox of Keeping-While-Giving
,
Berkeley, University of California Press, 1992

Annette B. Weiner (1933–1997) contribua au renouvellement des études ethnographiques sur les îles Trobriand dans les années 1970. L'accumulation des connaissances anthropologiques sur les Trobriand depuis Malinowski jusqu'aux années 1980 constitue aujourd'hui un dossier paradigmatique, en ce sens que l'ensemble des problèmes étudiés aux Trobriand et des méthodes ethnographiques mises en œuvre donne un exemple parfait des acquis de l'anthropologie. Les auteurs à la mode sur le thème du don comme Marilyn Strathern dans The Gender of the Gift (1988) ou Maurice Godelier dans L'Enigme du don (1996) sont soit en retrait soit tributaires d'Annette Weiner, qui s'appuyait sur une ethnographie beaucoup plus ample. Weiner prend ses distances avec Strathern aux pages 14 et 124. Deux questions principales sont traitées dans Inalienable Possessions, «Les Biens inaliénables»: la théorie du don, et le poids politique respectif des hommes et des femmes dans la société. 1°) Sur le don et les échanges de dons. Au lieu de mettre l'accent comme le fit toute l'anthropologie classique depuis Marcel Mauss sur les biens qui sont donnés et sur l'obligation même de donner, Weiner souligne au contraire l'importance de ce qui n'est pas donné, de ce qui est inaliénable et qui reste soigneusement conservé ou qui doit être impérativement rendu au terme d'un cycle d'alliances. 2°) Sur le poids politique respectif des hommes et des femmes. Annette Weiner part d'une découverte ethnographique qu'elle fit sur l'île de Kiriwina en 1971 et d'une distinction de Marcel Mauss dans l'Essai sur le don. En tant que productrices et distributrices de tissus (cloth), qui sont aux Trobriand des bouquets de feuilles de bananier séchées et des jupes en fibres de bananier (bundles of dried banana leaves and banana fiber skirts, p.92) et qui comptent parmi les biens inaliénables, les femmes ont du pouvoir et jouent un rôle majeur dans «la reproduction de la société» (cultural reproduction), c'est-à-dire les alliances, les échanges et la transmission des biens.

Pour prendre une vue exacte de ces bouquets et de ces jupes, reportez-vous par exemple aux photos et aux pp.27–28, 117–118, etc., dans: Annette B. Weiner, The Trobrianders of Papua New Guinea, New York, Holt, Rinehart and Winston, 1988. Les feuilles séchées de bananier fournissent des fibres que les femmes tissent pour en faire de longues jupes rouges.

L'île de Kiriwina (22.000 habitants) est la plus grande des îles Trobriand, atolls coralliens au large de la côte orientale de Nouvelle-Guinée (Mélanésie). La carte des pp.20–21 permet de situer les lieux des différentes ethnographies mobilisées.

Les milliers de bouquets empilés de feuilles de bananier séchées et les centaines de jupes tissées de fibres de bananier magnifiquement décorées, que les femmes ont fabriqués et qu'elles distribuent lors des cérémonies mortuaires, valent de l'or. Cette «richesse faite de tissus» (cloth wealth, p.92) joue un rôle essentiel lorsqu'une mort survient dans le matrilignage. La valeur de ces tissus est en rapport avec la mort et la renaissance. Leur abondance démontre, par delà la mort, la vitalité politique du matrilignage. Les femmes contrôlent cette richesse faite de tissus et peuvent participer à la compétition entre sœurs qui se joue dans les distributions mortuaires. Celle qui distribue le plus largement ces tissus sera la femme la plus puissante du matrilignage.

Mauss distinguait biens meubles et immeubles

Mauss, Marcel. 1923-1924. Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques, L'Année sociologique (1896/1897-1924/1925), Nouvelle série, 1ère Année (1923-1924), pp.30-186.

Au chapitre premier de l'Essai sur le don intitulé «Les Dons échangés et l'obligation de les rendre», Mauss analysait des données ethnographiques recueillies aux îles Samoa (Polynésie). Des échanges de cadeaux contractuels accompagnaient des événements tels que la naissance d'un enfant ou des rites funéraires, à l'occasion desquels les protagonistes recevaient et rendaient des oloa (biens masculins) et des tonga (biens féminins). Mauss décelait une différence cruciale entre ces deux types de biens. Les paraphernalia (étymologie: «qui sont à côté de la dot»), en droit romain, étaient les biens d'une femme mariée qui ne faisaient pas partie de la dot.

(43) Mais remarquons les deux termes: oloa, tonga; Ou plutôt retenons le deuxième. Ils désignent l'un [tonga] /44/ les paraphernalia permanents, en particulier les nattes de mariage, dont héritent les filles issues du dit mariage, les décorations, les talismans, qui entrent par la femme dans la famille nouvellement fondée, à charge de retour; ce sont en somme des sortes d'immeubles par destination. Les oloa désignent en somme des objets, instruments pour la plupart, qui sont spécifiquement ceux du mari; ce sont essentiellement des meubles. […] Certaines propriétés appelées tonga sont plus attachées au sol, au clan, à la famille et à la personne que certaines autres appelées oloa.

Mais si nous étendons notre champ d'observation, la notion de tonga prend tout de suite une autre ampleur. Elle connote en maori, en tahitien, en tongan et mangarevan, tout ce qui est propriété proprement dite, tout ce qui fait riche, puissant, influent, tout ce qui peut être échangé, objet de /45/ compensation. Ce sont exclusivement les trésors, les talismans, les blasons, les nattes et idoles sacrées, quelquefois même les traditions, cultes et rituels magiques. Ici nous rejoignons cette notion de propriété-talisman dont nous sommes sûr qu'elle est générale dans tout le monde malayo-polynésien et même pacifique entier.

Annette Weiner a donné une nouvelle actualité à ce passage, qu'elle cite dans un article en français en 1982 (p.225) et auquel elle fait référence dans le livre de 1992 (p.46). La distinction entre biens meubles et immeubles appartient à la langue juridique de la France médiévale. Les biens meubles pouvaient être cédés, tandis que la propriété foncière, inaliénable constituait les biens immeubles, des biens identitaires et «d'une dignité supérieure», comme disait Henry Sumner Maine dans Ancient Law (1861) cité par Weiner (p.33). Mauss assimilait donc les tonga, la catégorie des «nattes fines» de Samoa tissées par les femmes, «au sol, au clan, à la famille et à la personne». Souvent les mêmes «nattes fines» circulaient pendant cent, voire deux cents ans. Les choses masculines de la catégorie oloa, au contraire — nourriture, porcs, objets fabriqués — avaient une existence transitoire.

Annette Weiner a repris cette distinction entre biens meubles et masculins d'une part, et biens immeubles et féminins d'autre part, pour s'en servir comme d'une clé d'analyse du système de parenté et de reproduction sociale. Hommes et femmes ont chacun un double rôle de conjoints (spouses) et de germains (siblings). Dans le rôle de conjoints ils contribuent aux alliances et aux échanges de biens entre lignages. Dans le rôle de germains ils contribuent à la vitalité et à la perpétuation de leur matrilignage.